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LA DÉCISION

Le point d'appel, c'était la souffrance*. J'espérais que l'analyste, affolé, m'hospitaliserait pour m'abstraire de ce monde de décision, trop dur pour moi. Mon travail était trop dur pour moi.

Un an plus tôt déjà les signes précurseurs étaient apparus qui faisaient que le rêve dans lequel je me complaisais ne pouvait être soutenu plus longtemps. Notion de femme mûre, de n'être plus ni jeune ni belle et voir mon vrai visage en vidéo réduisait à néant mon fantasme* d'avoir l'air incroyablement jeune.

Ma mère m'avait montré le chemin en débutant une psychanalyse. Et elle avait pu répondre à la question fatidique que je me posais :
«Est-il vrai qu'il faut se déshabiller sur le divan ?».
La réponse est non. Est-ce un excès de cartésianisme qui m'avait fait prendre au sens propre l'expression : «se mettre à nu» ?
 
TÉLÉPHONER À L'ANALYSTE

Le premier rendez-vous a été fixé après avoir passé le barrage du répondeur téléphonique : je cherchais à flatter l'analyste en lui demandant s'il prenait de nouveaux patients.

Mais il faut parler du choix de l'analyste sur l'annuaire : un homme, ça ne faisait aucun doute, un non-médecin me paraissait plus efficace, mon analyste vivait dans une maison dans un quartier populaire : il était donc pauvre, j'allais l'aider. Sa maison ressemblait à la première maison de mes parents, maison dont la laideur me faisait honte, mais dans laquelle j'avais été heureuse. De plus son nom symbolisait pour moi le communisme, le vrai. Son prénom, celui de mon ancien patron. Son adresse, une rue associée à des efforts antérieurs pour remonter à la surface après une mini dépression.

 
LES ENTRETIENS PRÉLIMINAIRES

Les trois premiers rendez-vous ont eu lieu avant l'été, en face à face. Voulais-je avoir l'air sûre de moi ? Impressionner le psychanalyste ? J'ai quasiment forcé la porte du «saint des saints», le cabinet de consultation, un lieu qui me paraît maintenant tabou*.

Mais j'ai été arrêtée dans mon élan (faites moi penser d'en reparler*), et conduite dans la salle d'attente par l'analyste lui-même (que je n'ai pas reconnu, d'après l'image que je m'étais faite au téléphone). Ce jour-là, j'ai versé des tonnes de larmes, parlant de la discordance entre ma (relative) réussite apparente, et le désespoir de mon âme.

Le courant est tout de suite passé, entre le psy et moi. Je vous dirai plus tard pourquoi*. Je me suis sentie en confiance, prête à tout lui dire. Il m'a passé des mouchoirs, il m'a posé quelques questions. Et il a conclu que oui, il était temps d'entamer une analyse.

 
LE PRIX DE L'ANALYSE

Pour le paiement de ce premier entretien, le psy m'a demandé le montant de mes revenus. A la fin du troisième entretien, il m'a proposé de fixer le prix des séances. Il m'a brièvement décrit le cadre*. de sa pratique. Deux séances par semaine, trois semaines par mois en moyenne car il s'absentait toutes les vacances scolaires.

A la rentrée, j'allais devoir m'étendre sur le divan. J'ai cru qu'entrer en analyse, c'était commencer à apprendre à se défendre et j'ai marchandé. Le rouge m'en vient encore aux joues. J'ai obtenu le tarif minimal que j'ai traîné comme une humiliation jusqu'à ce que le psy m'accorde une augmentation quelques années plus tard. C'était en 1998. J'ai obtenu 220 F au lieu de 250F. Des amis ont eu le même tarif, dans la même ville. Il faut compter au minimum 40 à 50 Euros par séance, sauf si l'on est riche.

Pendant toute la négociation, le psy tournait la tête d'un air gèné. Je l'ai soupçonné d'avoir un problème avec l'argent. C'était une projection*.

Je n'ai pas encore évoqué le problème de mes rapports à l'argent sur le divan, mais ils se sont modifiés. J'aimais payer par chèque parce que voir le retrait sur mon compte en banque me faisait penser au psy (transfert, transfert !). Lorsque je suis enfin passée au liquide (et il a fallu l'euro pour cela), le psy a manifesté son contentement. Désormais, mon porte-monnaie n'est plus systématiquement vide, et donc je peux m'acheter de petites choses. Auparavant, je me refusais ce plaisir, prétendant au dénuement (je ne m'offrais que de grosses choses !).
Je me refuse absolument à commenter le caractère anal de ce comportement, je vous laisse ce soin... (je suis encore coincée (constipée ?) de ce côté-là).
 
LES PREMIÈRES VACANCES DU PSY

La psychanalyse n'avait pas encore commencé mais elle avait déjà commencé.

Pendant ce premier été, les vacances du psy, je n'ai cessé de m'introvertir. Je n'ai cessé de réfléchir sur moi-même, sur ma vie passée. J'ai entamé un dialogue intérieur avec mon psy, ce dialogue est bon signe, d'après ce que j'ai lu. Il n'a cessé que quelques années plus tard. Je m'imaginais que mon psy était témoin de ce que je vivais et qu'il m'approuvait dans mes actes et dans mes décisions.

Vacances du psy : un thème récurrent. Les psy prennent beaucoup de vacances, parce qu'ils sont mariés à des enseignants et aussi parce que leur métier est si difficile qu'ils ont besoin de se ressourcer. Les vacances du psy représentent le côté frustrant de l'analyse. Si le psy est immuablement présent et disponible pendant les séances, il abandonne ses patients pour prendre des vacances. Je pense que les vacances permettent aux patients de se désintoxiquer de l'analyse, et de garder la possibilité d'être autonomes.
 
PREMIÈRE SÉANCE, PREMIÈRE RÉSISTANCE

La rentrée est enfin arrivée. Je me précipite vers le fauteuil, dédaignant le divan. Je viens d'ailleurs de lire sur la psychanalyse des livres que mon psy ne connaît sans doute pas. Je veux inventer la psychanalyse globale pour en finir au plus vite.

En un mot, je résiste. Résistance* aussi, cette idéalisation excessive du psy pendant la période de vacances. Résistance, le fait de me tourner vers des livres et de douter des capacités de mon psy. Résistance au fait de m'étendre sur le divan. Résistance mon affirmation d'être si contente d'être enfin entrée en analyse. Résistance suprême, ma hâte à terminer l'analyse (avant d'avoir commencé).

Et en même temps, j'ai peur que ma psychanalyse se termine plus tôt que prévu.

Résistance aussi, qui a duré longtemps, à employer le terme analyse pour désigner ma psychanalyse, comme le faisait mon psy. J'ai résisté longtemps et puis j'ai fini par céder.

>> lire aussi : les résistances.

 
UN LAPSUS CALAMI SIGNIFICATIF

Voici ce que j'ai écrit dans mon journal : «Je préfère l'avoir à l'être, les biens de ce monde ne sont pas pour moi, ne m'intéressent pas ou plutôt dans la mesure où ils me permettront de donner.»

En psychanalyse, tout est boomerang. Tout ce qu'on dit ou fait se retourne contre nous. Les contraires s'affrontent sans cesse. Tout en prétendant aspirer au dénuement, ce que je rationalise longuement dans mon journal, je viens de crier le contraire.

 
LE CADRE

Mon psy ne m'a pas décrit le cadre, il paraît que cela arrive souvent, c'est une manifestation du contre-transfert (d'après Louise de Urtubey*). Du moins pas tout le cadre. Il m'a dit que je devais m'étendre sur le divan. C'est moi qui ai ajouté : Je dois tout vous dire, n'est-ce pas ? Il ne m'a pas expliqué ce qu'était la libre association. Il ne m'a pas mise en garde contre les éventuelles erreurs que je pourrais faire en cours d'analyse (et j'ai fait beaucoup d'erreurs). Il ne m'a pas dit qu'il fallait payer ses honoraires en liquide.

Ce-ne-faisant pas, il m'a laissée libre, et c'était peut-être la première fois que j'étais libre dans ma vie. Libre de ne pas m'étendre sur le divan. Libre de rédiger mes chèques même s'il manifestait peu d'enthousiasme à me prêter son stylo et me le tendait en évitant soigneusement de le pointer vers moi. Libre de m'auto-analyser sans cesse hors séance, pour lui servir des interprétations magistralement abracadabrantes ! Quand enfin je suis arrivée sans avoir préparé ma séance, il a seulement dit : Quelle chance ! Et j'ai compris qu'on allait enfin pouvoir commencer.

 
PREMIÈRE INTERPRÉTATION, PREMIÈRE PROJECTION

Afin de finir au plus vite ma psychanalyse (pour moi elle ne devait durer que quelques mois), je me suis plongée à corps perdu dans la lecture de livres sur la psychanalyse, par exemple celui de Pierre Daco*.

J'avais peur d'avouer cette lecture à mon psy qui est freudien-lacanien, alors que Pierre Daco est un analyste jungien. La première interprétation était formulée ainsi : Comme si tout devait passer par moi... Oui, j'avais peur de lui avouer que j'allais chercher des renseignements ailleurs que sur son divan. Et si on suit le boomerang (mais c'était encore trop tôt pour moi), oui je voulais que tout passe par moi, et c'est cela que je projetais sur mon psy.

Les situations évoquées dans le livre me ramenaient à moi-même en même temps que je me rendais compte de mes diverses tendances : me faire toute petite, ne pas occuper la salle de bain si quelqu'un d'autre la voulait, me sécher dans une serviette minuscule pour ne pas déranger, être toujours prête, ne faire attendre personne...

J'ai pris conscience de mon acharnement à être parfaite, à ne laisser aucune place à la moindre critique, à prévenir par mes actions les critiques les plus diverses en croyant que je devinais les critiques même informulées.

Je sais maintenant et je vous le dit tout de go : tout cela est impossible et je peux même vous prédire : Même vous, vous n'y arriverez pas !
 
PREMIER INSIGHT, PREMIÈRE AMÉLIORATION

Je croyais à la fatalité, par exemple ne jamais pouvoir échapper à une collègue que j'avais prise sous mon aile protectrice.

Quel malaise en évoquant mes relations avec cette fille, ma haine et mon mépris et ma pitié vis à vis d'elle ! Et j'ai soudain compris qu'elle ressemblait à ma mère, sa faiblesse était sa façon de me manipuler. Ou plutôt j'étais conditionnée à réagir de cette façon devant sa faiblesse, à être d'autant plus présente que j'avais envie de m'écarter. La prise de conscience arrive souvent dans la demi-journée qui suit la séance. Elle est plus émotionnelle qu'intellectuelle. Pour moi, cela se traduit par des tonnes de larmes, que je vais verser dans la lingerie que j'appelle mon pleuroir. Et le lendemain, quelle légèreté !

Je me croyais guérie. Je croyais que l'analyse était finie. Jusqu'à ce que l'angoisse réapparaisse. Les améliorations surviennent par étapes, des situations apparemment inextricables s'éclaircissent, de la marge de manoeuvre réapparaît, c'est ainsi qu'on reconquiert peu à peu sa liberté.

 
RÉSISTANCE - PROPOSER DES ALTERNATIVES

Après cette prise de conscience, la résistance revient sous forme de peur parce que je m'absente de mon travail pour aller à mes séances. Peur de me saborder, peur de saboter mon travail.

Lorsque je m'aperçois qu'il existe des alternatives entre être prisonnière de cette collègue et la rejeter complètement au point de lui faire mal, le psy souligne ma vision manichéenne du monde. C'est cela la psychanalyse, proposer des alternatives, permettre au Moi de s'adapter aux situations, de n'être pas rigide, stéréotypé avec seulement deux modes de fonctionnement, le bien et le mal. La psychanalyse permet de récupérer un Moi souple.

Tout ce qui a trait à ma névrose s'est signalé par des angoisses et une sensation de nausée. Chaque fois, que croyant avoir terminé, j'ai envisagé d'interrompre ma psychanalyse, l'angoisse ou la nausée est venue me signaler qu'il y avait encore quelque chose à traiter.
 
PENDANT L'ANALYSE, LE PATIENT FAIT LE «YOYO»

La psychanalyse n'est autre que l'apprentissage de l'art du juste milieu. C'est pourquoi une recommandation valable à faire au début de l'analyse serait : n'investissez pas pendant votre analyse, n'achetez pas de meubles coûteux en croyant avoir trouvé votre style, n'achetez pas votre moto qui correspond à votre désir d'adolescent, car vos goûts vont évoluer sans cesse au cours de votre analyse.

Mais dire cela, n'est ce pas limiter la liberté de l'analysant ? C'est pour cela que mon psy ne m'a pas fait cette recommandation et que je me suis autorisée, enfin, à m'offrir ce dont j'avais toujours rêvé. Mon tempérament était quelque peu cyclothymique et je n'ai cessé au cours de mon analyse, de passer par des phases d'exaltation et de dépression, par des moments où j'étais enchantée de mes progrès et d'autres où j'avais l'impression d'avoir tout perdu en me séparant de mon ancienne personnalité.

Je me suis mise à aimer avec excès les gens que je haïssais, puis je les ai haïs un peu moins fort. Comme un ressort dont les oscillations s'amortissent, j'ai cru plus d'une fois avoir touché le fond. J'ai aussi connu des sommets exaltants qui devenaient de moins en moins suspects. Entre les deux on trouve peu à peu le juste milieu.

 
ILLUSTRATION DU PHÉNOMÈNE DE PROJECTION

J'ai écrit dans mon journal exactement ceci : «Hier je me suis payé une crise de transfert aigu : le psy ne peut être que séduit par moi.» Voyez comme je retourne la situation. Au lieu de dire que je me mets à aimer mon psy, je pense le plus sérieusement du monde que c'est lui qui se met à m'aimer. «Je l'imagine me disant son amour en termes choisis».

Eh bien, croyez le ou non, cela s'est produit ! Mais seulement au moment où c'était nécessaire. Lorsqu'il apparaît que mon père ne m'a jamais dit qu'il m'aimait, le psy s'écrie : Mais bien sûr que je vous aime !