La codépendance à l’œuvre :
Quand je suis arrivée au groupe Al-Anon de ma ville,
j’ai trouvé là deux femmes qui parlaient de leurs
problèmes. C’était bien triste et elles semblaient bien
seules.
C’est pourquoi j’ai décidé de
revenir pour les aider.
Pendant de nombreuses séances, j’ai
apporté ma pierre à l’édifice, à ma
façon bien à moi. J’étais presque psy, bien
évidemment, donc mes consoeurs ne pouvaient que bénéficier
grâce à moi d’une super-thérapie de groupe.
Le contrôle :
Je l’attendais avec impatience le moment où
j’allais être seule en réunion, et où j’allais
pouvoir m’occuper du groupe, ouvrir la réunion, accueillir les
nouveaux, montrer ma touche personnelle – en rajoutant une bougie devant
la porte - . J’ai sauté de joie quand on m’a enfin donné
la clé du placard, et quand enfin je me suis retrouvée seule maîtresse
à bord.
Les réunions tricot :
Dans mon infinie compréhension, j’avais bien
remarqué que pour les femmes qui venaient ici, des mères
d’alcooliques en l’occurrence, la participation aux réunions
constituait la seule sortie de la semaine, le seul dérivatif à
leur vie épouvantable auprès d’une personne alcoolique. A
moi de leur apporter de la bonté, de la compréhension, du bonheur,
à moi de les faire sortir, de les emmener en vacances, de leur procurer
des activités et du réconfort.
Cruelle désillusion :
Ce fragile édifice a commencé peu à peu
à s’effondrer. Le don et l’écoute ont atteint leur
point culminant lorsque son arrivée deux jeunes filles (on va dire des
Al-Ateen) dont la souffrance était à la limite de ma
capacité d’écoute. Pour les aider, j’ai voulu les
emmener à un anniversaire dans un autre groupe de la région.
Cette réunion-là comportait au moins une
vingtaine de personnes. Un lourd silence planait en attendant que quelqu’un
se décide à prendre la parole (je trouvais le silence lourd et je
m’indignais de tout ce temps perdu). Je ne voyais pas de chaleur, tout le
monde écoutait sans réagir c’est à peine si quelques
hochements de tête appuyaient certains propos. J’ai trouvé tout
cela d’une grande froideur. En même temps les témoignages
d’enfants de malades alcooliques étaient à la limite du
supportable (je n’étais rien, je souffrais si peu).
Lorsque j’ai pris la parole, j’ai dit des choses
sublimes : sur la chance d’appartenir à ce mouvement, sur
tout ce qu’il m’apportait – et – ô
surprise ! – les applaudissements n’ont pas fusé de
toute part. Je n’ai obtenu qu’un silence que je trouvais gêné,
et à peine un hochement de tête. Je préférais de
loin la chaleur de mon petit-groupe tricot. Ce fut le premier coup de semonce.
Le second coup est venu d’un nouveau membre qui nous
rejoignait d’un autre groupe. A sa seconde réunion avec nous, il a
pris la parole pour dire – en toute humilité, il insistait bien
là dessus – qu’à son avis les réunions
devaient se dérouler autrement. J’en aurais pleuré.
Un nouveau départ :
Entre temps, la personne qui tenait le plus de
responsabilités dans le groupe avait été mutée, et
c’est tout naturellement que le groupe était devenu le mien. J’en avais profité pour faire du
ménage, ce qui a été utile peu après.
Notre Puissance Supérieure a réglé le
problème du loyer qui devenait excessif. Nous avons été
virés du local. Comme je n’en ai pas douté une seconde,
elle nous a envoyé la solution pendant l’été. Un
ancien membre très investi est réapparu, a trouvé une
salle bien plus belle et bien moins chère. Nous avons contacté un
groupe des AA dont certains étaient présents à
l’inauguration de notre nouvelle salle.
Problèmes de leadership :
Ceux qui connaissent le fonctionnement d’Al-Anon
verront toute l’ironie de la situation. En effet je considérais le
groupe comme le mien. Dans mon esprit,
il n’y avait aucun doute. Sans moi, le groupe aurait fermé, donc
c’était le mien. Or le nouveau venu avait dans le temps
animé son propre groupe lui aussi. D’où une lutte de tous
les instants pour le pouvoir. Or la deuxième Tradition dit ceci :
« Nos chefs ne sont que des personnes de confiance, ils ne
gouvernent pas. »
A l’époque, j’étais loin
d’avoir la moindre idée de ce que pouvaient être les
traditions. Tout au plus, en venant au groupe avais-je fait ma première
étape, c’est à dire reconnaître mon impuissance
devant l’alcool. Et cela me suffisait amplement.
J’avais l’impression d’avoir
été dépossédée. Que l’autre
s’était fait élire
RG (responsable de groupe) en me laissant un titre vague et illusoire de
présidente. J’apprendrais plus tard que le RG était en
fonction pendant trois longues années (trois années à
ronger mon frein !). En plus, je prenais mal tout ce qu’il disait
concernant le fonctionnement du groupe, les étapes, les traditions, le
fonctionnement d’Al-Anon. Le groupe n’avait-il pas fonctionné
jusque là, sans toutes ses
bêtises ? J’avais l’impression en fait qu’il se
posait comme étant le seul à
tout connaître, et de ce fait, s’arrogeait le pouvoir
suprême. Que par là même, il interdisait aux nouveaux de
s’affirmer et de prendre du service en insistant sur leur ignorance.
Pourtant, moi, n’avais-je pas, en tant que nouvelle, pris en charge le
groupe ? Le conflit était patent au sujet du parrainage car on
avait à l’entendre l’impression qu’il était le
seul à pouvoir parrainer puisqu’il était le seul à
connaître le fonctionnement de l’association.
Multiples tâtonnements :
Nous avons eu de nombreuses discussions à ce sujet,
ce genre de discussion est appelée : « Conscience de
groupe ». J’ai dû admettre ma part de
responsabilité dans les conflits qui ont déchiré le
groupe. En effet, j’étais toujours opposée au RG et cela
bien sûr ne pouvait manquer de transparaître et de remettre en
cause l’harmonie et l’unité du groupe. J’ai aussi
pendant près d’un an, passé mon temps à bander mon
énergie pour éviter que des conflits (plus graves)
n’apparaissent. J’allais stressée à chaque
réunion et il était rare qu’elles me profitent. J’y
allais pour tenter désespérément de préserver mon
groupe.
Le RG avait des contacts avec la région et nous
sommes allés à des réunions régionales. Cela
m’a permis d’avoir un début d’idée sur le
fonctionnement de l’association. J’étais évidemment
au début assez critique, je fustigeais le temps perdu en bavardages, de
plus il m’a fallu du temps pour m’intégrer et pour trouver
de la chaleur dans cette assemblée de région.
Le groupe était de petite taille et nous avions sans
cesse des nouveaux. Nous avons beaucoup discuté sur les modalités
d’accueil des nouveaux. Nous étions trop obsédés
(j’étais trop obsédée) par l’envie de garder
les nouveaux. Les réunions centrées sur les nouveaux
étaient encore dans le don. J’y allais pour les nouveaux et tant
pis si moi je n’en retirais rien. On avait encore de graves
problèmes de modération, le modérateur ne sachant pas
modérer et certains ne respectant pas le modérateur.
Des rencontres :
Il a fallu attendre deux ans pour que je découvre la
nature spirituelle de
l’association. Bien sûr, je récitais la prière de la
Sérénité, et spontanément, j’avais foi en ma
puissance supérieure pour régler on va dire les problèmes
d’intendance, de trésorerie.
J’ai découvert la spiritualité à
une réunion ouverte des Alcooliques Anonymes, au mois
d’août. Nous avions fermé le groupe au mois
d’août, besoin de se reposer un peu après deux ans à
tenir le groupe à bout de bras. Ainsi nous avons pu assister à la
réunion d’un groupe AA qui a lieu aux mêmes horaires que
notre groupe Al-Anon.
Ils parlaient d’étapes, de faire et refaire ses
étapes.
L’atmosphère qui régnait autour de cette
table et l’émotion que cela entraînait, j’appelle cela
l’expérience spirituelle.
Pour la première fois, j’admettais
l’existence du programme, j’envisageais l’idée de
faire amende honorable, une notion de la
huitième étape.
Il y a eu aussi des visites d’autres membres Al-Anon,
qui venaient d’autres groupes. Des étrangers notamment.
L’une d’elle a prononcé le terme partage et sa présence a illuminé la
pièce de spiritualité. C’était quasiment la première
réunion qui m’était profitable, la première
réunion pour moi. Elle s’est également
étonnée de ce que l’on donnât des conseils. Message
reçu 5 sur 5.
Une autre visite lumineuse, un canadien qui a accepté
de modérer, a choisi le thème de la peur, et a laissé le
silence s’imposer.
Une autre présence, étrangère encore,
quelqu’un qui pratique les douze étapes, et sait si bien exprimer
la complexité de ses sentiments !
Un autre cadeau, une nouvelle venue qui vient d’un
autre groupe, d’une autre ville, qui connaît le fonctionnement, qui
a envie de s’investir. Une concurrente sérieuse pour mon poste de
RG !
Les groupes familiaux Al-Anon :
Il m’a fallu plus de trois années pour
comprendre ce que sont les groupes familiaux Al-Anon. Quand j’avais
poussé la porte, suite à la lecture du livre de Norwood :
« Ces femmes qui aiment trop », je n’avais
intégré que mon impuissance devant l’alcool et la
nécessité de m’en remettre à ma puissance
supérieure (première et deuxième étape).
J’avais scotomisé le reste du programme.
J’étais venue au groupe fidèle à
moi-même (enfin à mon ancien moi), pour l’aider et le
dominer.
Pour moi maintenant, les groupes familiaux Al-Anon sont un
groupe d’entraide spirituelle.
Je suis convaincue que c’est la spiritualité
qui règne dans la réunion qui donnera aux nouveaux l’envie
de revenir, et aux anciens l’envie de rester.
J’ai eu la chance en fréquentant
l’assemblée de région, d’en savoir plus sur le
fonctionnement démocratique de l’association (fonctionnement
identique à celui des Alcooliques Anonymes).
- absence
de chef, les responsabilités sont assumées pour une
période donnée, et par rotation
- on
vote, et dans certains groupes, on vote à bulletin secret pour toutes
les décisions importantes, cela permet à des oppositions de
s’exprimer (par exemple quelqu’un est élu, mais pas à
la majorité !).
- l’importance
de la littérature, des traditions. Lorsqu’un problème
survient, quelqu’un ouvre un livre pour trouver une réponse,
citant telle ou telle tradition.
- l’intégration
des groupes dans une fraternité nationale et mondiale.
- l’indépendance
financière, l’anonymat, le rejet des commérages.