En fait, je me demande si la névrose n’était
pas destinée à masquer une angoisse existentielle profonde.
A chaque fois que ma névrose s’est écartée,
que j’ai pu souffler, les interrogations sur le sens de la vie
sont venues à la surface. Accompagnées de désespoir, de dépression,
de sensation de vide cosmique… A chaque fois, je suis repartie
dans la suractivité, la surcompensation, ou bien je me suis
oubliée dans le divertissement : l’action,
l’obsession… et les passages à l’acte dont je paie
cruellement les conséquences.
La névrose est-elle nécessaire pour réaliser
de grandes choses ? C’est la question que je me pose.
Croire qu’on est le meilleur et que de grandes œuvres nous
attendent, c’est un moteur puissant de l’action, bien plus
puissant que la désillusion et le défaitisme. Mais ils sont
rares ceux qui sont capables de porter longtemps cette névrose
sans s’effondrer en chemin.
Je suis en pleine crise de la quarantaine.
Je bute, je trébuche. Autant, les 40, 41, 42 se sont bien passés,
je me sentais encore jeune, capable de tout entreprendre, de
recommencer ma vie à zéro (était-ce encore la névrose ?),
autant 43 me stresse et me déprime. Est-ce le fait
d’approcher les 50 ? D’avoir passé le milieu de ma vie
professionnelle ? Est-ce ma situation professionnelle qui
me perturbe ? Ne pas être à cet âge aussi connue, aussi
influente, aussi entourée que je l’avais rêvé ?
Le bilan de toute vie n’est pas aussi bon
qu’il aurait pu être. Souvent, c’est l’angoisse qui
interdit de poser ce bilan. On tente jusqu’au bout de se
convaincre que ce n’est pas si mal, que l’on a fait aussi
bien que d’autres compte-tenu des circonstances.
Etre capable de visualiser l’échec,
c’est une des possibilités offertes par la psychanalyse. Il
devient possible, sans dépression excessive, et sans se jeter
dans la suractivité compensatoire, de maintenir cette idée
devant soi, et de « faire avec ». Au lieu de se rêver
en chef adulé, on peut se voir en vieillard exquis dont les
nombreux élèves sollicitent les conseils (hum, encore un rêve !)…
Au lieu de s’imaginer en robe de soie jaune pâle à la réception
du Prix Nobel, on peut se préférer en membre actif d’une
association humanitaire. Au lieu de se voir riche, on peut être
conscient de sa chance, partager ce que l’on possède, agir à
petite échelle pour la planète.
Si je me penche objectivement sur mon passé,
je dois reconnaître que la névrose, de toute façon, ne
m’aurait pas suffi pour réussir. Réussir n’était tout
simplement pas possible compte-tenu des circonstances. La mégalomanie
qui me caractérise conduit inévitablement à l’échec.
Comme disait mon psy : Vous détruisez d’une main ce que vous bâtissez de l’autre.
J’ai dû « faire avec » deux
injonctions contradictoires qui forment la base de ce que
j’appelle ma névrose
sociale :
-
me faire aimer à tout prix, me dévouer
à l’excès, réfréner toute colère ou agressivité, aimer
tout le monde, en fait être une carpette et abdiquer toute
personnalité. Et surtout ne pas me faire remarquer ! Et rester fidèle à ma famille
pauvre, travailleuse, mal aimée, en situation d’infériorité
sociale. Ce qui signifiait aussi avoir peur des gens, ne pas être
capable de m’exprimer…
-
réussir à tout prix de façon
grandiose, pour venger ma famille de l’injustice dont elle
avait souffert, devenir quelqu’un en vue, connu. Ce qui
signifiait aussi récuser le pouvoir des chefs, être perpétuellement
révoltée…
Le résultat c’est que j’ai montré un
orgueil et une prétention incroyables et que je me suis
couverte de ridicule. Par exemple lorsque j’affirmais sans
rire que le prix Nobel qui m’intéressait était celui de littérature.
Ou lorsque je déclarais vouloir m’asseoir très prochainement
dans le fauteuil de mon chef alors que je ne disposais
d’aucune autorité, ou bien lorsque je déclarais le plus sérieusement
du monde que j’étais parfaite.
Dans mon chemin de mégalomanie et de
surcompensation, j’ai été dilettante en tout, y compris dans
le domaine de la psychanalyse. Ainsi je voulais dominer mon psy
que je méprisais de n’être que psy. En devenant
psychanalyste comme lui, je devenais son égale ou plutôt sa
supérieure. Et je pensais vraiment que j’avais la
psychanalyse infuse. J’étais tellement objective, tellement
compréhensive, que je pouvais me contenter de quelques lectures
et m’autoriser de moi-même. En bref, j’étais un génie
tellement méconnu que c’était évident que les associations
de psychanalystes allaient me rejeter et que je devrais me
passer d’elles. Et quant à mon psy, j’étais furieuse
qu’il ne voie pas en moi sa fille spirituelle, qu’il ne
m’encourage pas, qu’il ne me fasse pas bénéficier de
passe-droit.
Donc, il était inévitable que je doive en
passer par la psychanalyse, renoncer à ma névrose, à mes rêves,
à mes illusions, à mes folies. Ce bilan est un peu triste.
Qu’est ce qu’on y gagne ? La
liberté intérieure.
Etre libre, c’est avoir la tête claire.
Ne pas se perdre dans le fouillis des ruminations et des
obsessions. Savoir que l’être humain est bourré de
contradictions, et les assumer. Ne plus avoir peur des gens, ne
plus les mépriser. Accepter le passé tel qu’il a été, se
pardonner ses erreurs, être objectif, ne pas culpabiliser, ne
pas être dévoré par l’angoisse. Agir de façon réfléchie
et ne pas être gouverné par les conditionnements de son passé.