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J’ai fait dire à un empereur romain dont j’évoquais l’histoire qu’il arrive un moment où la vie pour chaque homme est une défaite acceptée. Nous le savons tous et c’est ce qui nous fait apprécier ceux qui l’ont volontairement choisie et parfois assumée de bonne heure (Marguerite Yourcenar).
 
Psychanlyse et réussite

En fait, je me demande si la névrose n’était pas destinée à masquer une angoisse existentielle profonde.

A chaque fois que ma névrose s’est écartée, que j’ai pu souffler, les interrogations sur le sens de la vie sont venues à la surface. Accompagnées de désespoir, de dépression, de sensation de vide cosmique… A chaque fois, je suis repartie dans la suractivité, la surcompensation, ou bien je me suis oubliée dans le divertissement : l’action, l’obsession… et les passages à l’acte dont je paie cruellement les conséquences.

La névrose est-elle nécessaire pour réaliser de grandes choses ? C’est la question que je me pose. Croire qu’on est le meilleur et que de grandes œuvres nous attendent, c’est un moteur puissant de l’action, bien plus puissant que la désillusion et le défaitisme. Mais ils sont rares ceux qui sont capables de porter longtemps cette névrose sans s’effondrer en chemin.

Je suis en pleine crise de la quarantaine. Je bute, je trébuche. Autant, les 40, 41, 42 se sont bien passés, je me sentais encore jeune, capable de tout entreprendre, de recommencer ma vie à zéro (était-ce encore la névrose ?), autant 43 me stresse et me déprime. Est-ce le fait d’approcher les 50 ? D’avoir passé le milieu de ma vie professionnelle ? Est-ce ma situation professionnelle qui me perturbe ? Ne pas être à cet âge aussi connue, aussi influente, aussi entourée que je l’avais rêvé ?

Le bilan de toute vie n’est pas aussi bon qu’il aurait pu être. Souvent, c’est l’angoisse qui interdit de poser ce bilan. On tente jusqu’au bout de se convaincre que ce n’est pas si mal, que l’on a fait aussi bien que d’autres compte-tenu des circonstances.

Etre capable de visualiser l’échec, c’est une des possibilités offertes par la psychanalyse. Il devient possible, sans dépression excessive, et sans se jeter dans la suractivité compensatoire, de maintenir cette idée devant soi, et de « faire avec ». Au lieu de se rêver en chef adulé, on peut se voir en vieillard exquis dont les nombreux élèves sollicitent les conseils (hum, encore un rêve !)… Au lieu de s’imaginer en robe de soie jaune pâle à la réception du Prix Nobel, on peut se préférer en membre actif d’une association humanitaire. Au lieu de se voir riche, on peut être conscient de sa chance, partager ce que l’on possède, agir à petite échelle pour la planète.

Si je me penche objectivement sur mon passé, je dois reconnaître que la névrose, de toute façon, ne m’aurait pas suffi pour réussir. Réussir n’était tout simplement pas possible compte-tenu des circonstances. La mégalomanie qui me caractérise conduit inévitablement à l’échec.

Comme disait mon psy : Vous détruisez d’une main ce que vous bâtissez de l’autre.

J’ai dû « faire avec » deux injonctions contradictoires qui forment la base de ce que j’appelle ma névrose sociale :

-         me faire aimer à tout prix, me dévouer à l’excès, réfréner toute colère ou agressivité, aimer tout le monde, en fait être une carpette et abdiquer toute personnalité. Et surtout ne pas me faire remarquer ! Et rester fidèle à ma famille pauvre, travailleuse, mal aimée, en situation d’infériorité sociale. Ce qui signifiait aussi avoir peur des gens, ne pas être capable de m’exprimer…

-         réussir à tout prix de façon grandiose, pour venger ma famille de l’injustice dont elle avait souffert, devenir quelqu’un en vue, connu. Ce qui signifiait aussi récuser le pouvoir des chefs, être perpétuellement révoltée…

Le résultat c’est que j’ai montré un orgueil et une prétention incroyables et que je me suis couverte de ridicule. Par exemple lorsque j’affirmais sans rire que le prix Nobel qui m’intéressait était celui de littérature. Ou lorsque je déclarais vouloir m’asseoir très prochainement dans le fauteuil de mon chef alors que je ne disposais d’aucune autorité, ou bien lorsque je déclarais le plus sérieusement du monde que j’étais parfaite.

Dans mon chemin de mégalomanie et de surcompensation, j’ai été dilettante en tout, y compris dans le domaine de la psychanalyse. Ainsi je voulais dominer mon psy que je méprisais de n’être que psy. En devenant psychanalyste comme lui, je devenais son égale ou plutôt sa supérieure. Et je pensais vraiment que j’avais la psychanalyse infuse. J’étais tellement objective, tellement compréhensive, que je pouvais me contenter de quelques lectures et m’autoriser de moi-même. En bref, j’étais un génie tellement méconnu que c’était évident que les associations de psychanalystes allaient me rejeter et que je devrais me passer d’elles. Et quant à mon psy, j’étais furieuse qu’il ne voie pas en moi sa fille spirituelle, qu’il ne m’encourage pas, qu’il ne me fasse pas bénéficier de passe-droit.

Donc, il était inévitable que je doive en passer par la psychanalyse, renoncer à ma névrose, à mes rêves, à mes illusions, à mes folies. Ce bilan est un peu triste.

Qu’est ce qu’on y gagne ? La liberté intérieure.

Etre libre, c’est avoir la tête claire. Ne pas se perdre dans le fouillis des ruminations et des obsessions. Savoir que l’être humain est bourré de contradictions, et les assumer. Ne plus avoir peur des gens, ne plus les mépriser. Accepter le passé tel qu’il a été, se pardonner ses erreurs, être objectif, ne pas culpabiliser, ne pas être dévoré par l’angoisse. Agir de façon réfléchie et ne pas être gouverné par les conditionnements de son passé.